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Joutes du nouveau monde

Contre les étoiles

~2 h 8 min de lecture

Cela faisait plus d'une semaine que le conflit s'était ouvertement déclaré. La première bataille avait été violente, sanglante. J'estimais les pertes du clan d'Ougard à trois cent guerriers, celles du clan d'Yguerne à cinq cent.

L'origine de leurs rancoeurs? L'héritier du clan d'Ougard avait refusé la main de plus grande des guerrières d'Yguerne, Lilia. Offense parmi les offenses. Leur honneur était entaché. Il n'en fallait pas plus.

Il n'y avait rien de plus sacré pour les quelques tribus du Désert Austral que l'honneur. C'était une raison suffisante pour déclarer la guerre.

Moi?

Je m'appelle Filibert. Je suis un Barde, témoin de l'Histoire. Nous sommes dix à parcourir le monde, à observer, à essayer de comprendre. Dix, dotés d'une vie bien plus longue que les autres races de ce monde. Dotés de l'un des pouvoirs magiques les plus fabuleux – le pouvoir de la Voix et du Chant. Dix, pour raconter le monde.

Notre devoir était de rester neutre. Notre statut était reconnu par tous, et nous étions libres de circuler où bon nous semblait.


Mon regard était perdu dans le vague, posé sur mon luth. Je me demandais quelle histoire épique je pourrai conter, basée sur ces évènements. C'était ma passion, et mon devoir.

Ma passion?

Je soupirais. Je me mentais. Des années plus tôt, ça l'était, sans doute. Mais traverser toutes ces guerres, tous ces conflits, voire tant et tant d'innocents mourir aux mains de leurs semblables... Tout cela m'avait usé, et l'illusion épique de la guerre avait été remplacée par son horreur. Peut-être même que nous, les Bardes, nous participions au maintien de ces conflits. Peut-être que nos récits berçaient d'illusions les pauvres gens qui nous entendaient, et leur faisait rêver de gloire?

Une bûche se brisa, me ramenant à la réalité. Lilia vint s'asseoir à côté de moi.

"Sieur Filibert?

Le respect vibrait dans sa voix. Lorsqu'ils s'adressaient à moi, dans l'un ou l'autre des clans, ils faisaient des efforts pour parler un langage soigné. Cela m'impressionait toujours, en comparaison du dialecte très familier qu'ils utilisaient entre eux.

Pendant un instant, je ne répondis pas. A quelques pas de nous, autour du feu, une trentaine de guerriers dansaient, et chantaient la ballade du "Guerrier Tigre d'Anolia". Les tambours de guerre les accompagnait. Je connaissais cette chanson. Un de mes amis l'avait écrite, il n'y pas si longtemps.

Comment pouvaient-ils être si joyeux, après avoir perdu cinq cent des leurs au combat?

Je reportais mon attention à la guerrière. Son visage était simple, et je me rendais compte combien elle était jeune. Pas plus d'une quinzaine d'étés.

- Que puis-je pour toi ?

- Me conteriez-vous l'histoire de la Reine de la Nuit? C'est une de mes histoires préférées, et j'admire tellement Gwen dans cette histoire..."

Celle-là, elle était de moi. Une histoire que j'avais beaucoup enjolivée. Je la regardais longuement, et ma gorge se serra. La guerre est horrible, mon enfant. Il ne faut pas croire les histoires épiques, me disais-je intérieurement.

Je me levais sans lui répondre, las. Les chants emplissaient l'atmosphère. Des chants de guerre, certes, mais des chants qui redonnaient le moral aux guerriers. Beaucoup d'entre eux verraient ce soir leur dernière lune. Leurs dernières étoiles.

A moins de quelques centaines de mètres, je pouvais voir le campement de leurs rivaux. Les tambours étaient plus rythmés, plus forts, moins forcés. Mais il s'agissait des mêmes chants. Encore, et toujours, ces chants, que nous les Bardes avions transmis pour les générations futures.

Je me tournais vers le ciel, à la recherche d'une réponse. Quelle était vraiment notre mission? Etions-nous en fait les messagers du Chaos? Avions-nous été créés pour maintenir la guerre et les conflits dans ce monde? Ou était-ce le coeur des hommes, si faible, qui se méprenait sur les véritables leçons à retenir de nos témoignages?

Plus que jamais, j'étais en proie au doute. Et mit un instant à comprendre pourquoi les chants de guerre s'interrompirent. Un spectacle qui m'était inconnu se produisit. Une nuée d'étoiles apparut dans le ciel. Se déplaçait en formation, tel un vol d'oiseaux. Et s'abattit sur notre monde.

Une pluie d'étoiles, de longues traînées de feu derrière elles, dont ne nous comprenions pas la nature.

Du moins, pas encore...


Lorsque l'aube se leva, les guerriers étaient en formation. Le rituel de combat se jouait des deux côtés. Le duel de tambours, qui précédait la vraie bataille.

Je soupirais. J'en avais déjà trop vu. Mais je restais fidèle à ma mission. Je devais graver dans ma mémoire chaque détail, chaque nom, chaque héros de guerre. Je regardais Lilia, prête à en découdre.

J'avais envie de pleurer.

Les tambours se turent, et le silence s'installa sur les plaines. Puis, dans un cri d'encouragement, les guerriers des deux clans s'élancèrent l'un vers l'autre.

Alors que les bruits de la bataille emplissaient mes oreilles, je remarquais de la fumée à l'horizon, et, dans un laps de temps qui défiait l'entendement, voyait... quelque chose, foncer sur nous. On aurait dit une charette, mais les matériaux qui la composaient n'étaient pas du bois. Cela m'évoquait du minerai, comme un véhicule forgé dans du métal. Elle fut bientôt rejointe par d'autres. Dessus se tenaient des humanoïdes, qui nous ressemblaient beaucoup, mais ils n'avaient pas les oreilles pointues comme nous. Ils tenaient d'étranges objets dans leurs mains. Sans prévenir, une pluie de lumière s'abattit sur nous. On aurait dit une pluie d'éclairs. Des projectiles lumineux qui transpercèrent instantanément leurs cibles. Plusieurs guerriers s'effondrèrent.

Devant cette menace inattendue, les moins solides des guerriers rompirent leur formation, pris de panique. Et rapidement, l'ensemble des guerriers, d'un camp comme dans l'autre, était concentré sur la survie, s'évertuant à esquiver les projectiles lumineux, sautant, criant, hurlant de douleur lorsqu'ils étaient touchés. Leur honneur, oublié. Leurs rivalités? Dans ces instants, tous deviennent égaux. Tous se battent pour survivre.

Nos ennemis n'étaient pas nombreux. Mais l'effet de surprise, et leurs équipements étranges, les faisait paraître pratiquement invincible.

Nos ennemis? réalisais-je. Mon devoir de neutralité s'appliquait-il sur ces êtres, qui ne semblaient pas de notre monde? Probablement. Ils n'étaient pas mes ennemis.

Pourtant, je sentis quelque chose de fort monter en moi alors que je regardais le champ de bataille. Je comprenais l'enjeu. Si comme je le supposais, ces êtres provenaient de la pluie d'étoiles, il y en avait sûrement de nombreux autres. Si nous voulions survivre, il nous faudrait résister. Et si nous y parvenions...

Pour la première fois depuis des décennies, je décidais d'enfreindre mon devoir, et de laisser mon coeur parler.

Pour la première fois depuis des décennies, je sentis la Magie du Chant opérer en moi. Les mots venaient tous seuls, un refrain s'imposa. Je prenais mon luth, et commençait à jouer quelques notes, perdues dans les bruits de batailles. J'utilisais ma magie pour amplifier le son de mes cordes, et peu après, les tambours des deux clans vinrent accompagner mon chant.

La Magie du Chant apaisa les esprits, et peu à peu, tous les guerriers reprirent mon refrain, les exhortant à la résistance, au combat, à la survie. Face à cet ennemi, ils allaient se battre côte à côte.

Le champ de bataille n'était plus qu'un unique Chant, unissant les coeurs de tous les guerriers. Ils reprirent leur formation, et Lilia lança l'assaut. De nombreux guerriers tombèrent sous les attaques des Oreilles Rondes, et je chantais leurs noms, et louait leurs exploits, et leurs derniers instants étaient remplis d'images de gloire et d'honneur. Pour ces guerriers, c'était une mort heureuse.

A dix contre un, les guerriers, réorganisés, prirent rapidement le dessus. Ils firent tomber plusieurs de leurs ennemis de leurs montures étranges, et les abattirent férocement. Ils leur volèrent leurs armes, et les quelques survivants ennemis essuyèrent un feu nourri de projectiles. Ils tentèrent de fuir, mais le dernier d'entre eux encore sur son véhicule fut atteint à la tête alors qu'il faisait volte-face, et tomba sous les vivats des guerriers.

Les Chants glorieux de ce jour-là resteraient à jamais gravé en moi. J'étais convaincu d'avoir trouvé ma voie. Ce Chant, que je nommais "Combat contre les étoiles", serait mon dernier. Un message de paix, un message d'espoir. Un message qui pousserait les peuples à s'unir dans l'adversité. Un message pour rappeler à notre peuple qu'en dépit de leurs rivalités, de leurs rancoeurs, ils ne sont pas si différents, et qu'ensemble, nous pouvons réussir, quoi que nous entreprenions.

Je repensais à la pluie d'étoiles de la veille. Des milliers d'autres Oreilles Rondes devaient actuellement parcourir notre monde. La Magie du Chant serait-elle suffisamment forte pour résister à l'envahisseur?

Je n'en savais rien. Mais pour la première fois depuis tant d'années, j'étais serein, et je me sentais à ma place.

FIN