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Joutes du nouveau monde

Les fleurs de l'espoir

~2 h 13 min de lecture

Cela faisait déjà dix ans. Chaque année, nous effectuions un pélerinage, en souvenir de ce jour-là. En hommage à ces personnes, qui avaient changé tant de chose pour nous. Qui nous avait insufflé l'espoir, là où seules l'horreur et la terreur existaient. Le soleil se couchait, et mon esprit se perdait dans les méandres de mes souvenirs, de retour à une époque qui paraissait maintenant si lointaine.


Le fouet claqua. Une douleur insoutenable me vrilla le dos, et je titubais, tentant tant bien que mal de ne pas m'effondrer. Je sentais que si je tombais, je ne me relèverai plus. Et si je ne me relevais plus, c'en était fini de moi.

Puisant au plus profond de mes ressources, je rassemblais tout mon courage et toute mon énergie. Malgré mon envie de hurler, je réprimais ma rage et la douleur pour les graver en moi. Je jurai à tous les dieux de prendre un jour ma revanche, mais, pour le moment, je devais me contenter de prendre ma pioche. Et de taper, encore, et encore, et encore. Indéfiniment, sous le soleil ardent, couvert du minimum vital.

Je ne sais pas combien de jours cela faisait. Des semaines, au moins. Des mois, plus probablement. Des années? Peut-être. Lorsque chaque jour est un combat pour la survie, lorsque chaque jour se ressemble, et lorsque vous ne savez même plus pourquoi vous essayez de vous accrocher, que vous n'avez plus aucun espoir, vous n'avez plus de notion du temps. Plus aucune.

Tout avait commencé par un jour paisible. C'était la fin de l'hiver, et notre village célébrait le retour du soleil comme il se devait. Une fête qui devait durer trois jours, et trois nuits. Une fête où tout le monde devenait l'égal de tout le monde, les plus riches buvaient et dansaient avec les moins riches, les enfants avec les adultes, la noblesse avec les paysans. Une fête où l'on oubliait tous nos malheurs, et où l'on vidait toutes ses frustrations de l'année passée, pour se préparer à celle qui arrivait.

Mais cette année-là, la fête tourna court. Le deuxième jour, un nuage de poussière, au loin, fut le premier signe des perturbations à venir. Une puissante armée marchait sur nous. Le Roi-Sorcier Khorol avait entendu des rumeurs. Près de notre village, un important gisement d'or était caché. J'ignore toujours comment ils l'ont appris, mais une chose est sûre : le gisement avait attiré sur nous l'attention du Royaume de Forl, et ce peuple conquérant n'avait aucun scrupule à faire de nous leur main d'oeuvre. Les quelques personnes essayant de résister furent la proie de la furie magique du Roi-Sorcier, et il ne fallut pas plus de quelques heures pour faire de nous un peuple soumis.

Ils utilisèrent ensuite notre village comme base d'opération, et rapidement, les villages voisins connurent le même sort. Ma femme et mes enfants m'avaient été arraché, et j'ignorais s'ils étaient encore en vie. Depuis ce jour, je n'avais plus eu comme compagnon que ma pioche, mes haillons, et mon occasionnel compagnon de cellule.

Depuis, je tapais. Encore, et encore, et encore. Encore.

Au loin, le soleil se couchait. J'allais bientôt être relevé. Une nouvelle journée qui finissait. Un garde vint me chercher, et je le suivis jusqu'à ma cellule. On me donna un peu d'eau, et de nourriture. J'ignorais par quel miracle j'étais encore en vie, avec le peu de rations qui nous étaient distribuées.

Peu après, mon compagnon de cellule arriva. C'était un jeune garçon, qui avait été envoyé ici plusieurs semaines plus tôt. Je ne lui aurais pas donné plus de huit ans. Il m'intriguait. En dépit de l'horreur dans laquelle il vivait, il semblait trouver une certaine énergie, et gardait de l'espoir. Que les choses changent. Et les premiers jours, il avait réussi à trouver des graines. Il les avait planté, et, chaque jour, sacrifiait un peu de sa précieuse eau pour les arroser. Des pousses avaient vu le jour, fragiles, certes, mais chaque jour un peu plus grande. L'une d'entre elle avait fleurie, une magnifique fleur violette.

« Ma maman disait toujours que les fleurs sont l'espoir de l'humanité », répondit-il quand je lui demandais pourquoi il sacrifiait de l'eau pour cette plante. « S'il y avait plus de jolies fleurs, partout, les gens verraient la beauté du monde, et oublieraient leurs rancoeurs et leur colère. Les gens vivraient en paix. Alors, en attendant ce jour, je plante des fleurs où je peux. Et ici, c'est plus important qu'ailleurs, parce qu'il y a des gens méchants qui ont besoin de devenir gentils ! »

Son discours était extrêmement mature, par moment, mais emprunt malgré tout de la naïveté d'un enfant. Il me faisait souvent sourire lorsqu'il parlait de nos maîtres, en les appelant « les méchants ».

Une part amère de moi-même souhaitait le corriger, lui expliquant que malheureusement, la méchanceté faisait partie de la nature humaine. Mais je n'avais pas le cœur de lui dire, et, je l'espérais sincèrement, peut-être que je me trompais.

Quand il en parlait, je me demandais à quoi pouvait ressembler sa mère, et si elle était encore vivante. Je me demandais également si mon enfant vivait toujours, et s'il était dans une situation similaire. Ma famille... mon cœur se serrait à chaque fois que j'y pensais, et ils étaient pourtant l'une des dernières choses qui me rattachaient à ce monde.

Je m'allongeais, me préparant à prendre le peu de repos qu'on m'autorisait, et dans un état proche de l'endormissement, je regardais ce petit bonhomme arroser ses fleurs, le regard brillant. En vérité, je me rendais compte que je le considérai aujourd'hui pratiquement comme ma propre famille. Et ce petit garçon, avec ses fleurs, me rendait espoir.


Le Prince tournait en rond dans ses quartiers, son visage exprimant clairement son mécontentement. Il se tourna vers son conseiller et mentor, et examina son visage parcheminé, cherchant quelque soutien dans ses yeux bleus.

« Depuis le départ, je n'approuve pas les actions de Père. Mais là ? C'est vraiment trop. C'est prévu pour la semaine prochaine ?

- A peu près. Le gisement est plus profond, sans doute, mais cela demande de plus en plus d'efforts pour un rendement de plus en plus faible. Et les émissaires du Royaume ont trouvé des gisements plus intéressants.

- Mais dans ce cas, pourquoi ne pas rendre sa liberté au peuple ?!

- Aux yeux du Roi-Mage, leurs vies sont insignifiantes. Laisses un ennemi vaincu en vie, et il reviendra un jour, plus fort. Élimines-le, et tu n'auras pas à surveiller tes arrières. C'est la philosophie du Royaume, et de votre Père. Et comme toujours, mon Prince, vous obéirez. Il est trop tôt pour vous pour défier ouvertement le Roi. Vous êtes un apprenti doué, mais il vous manque trop d'expérience. »

Le Prince alla s'accouder sur le rebord du balcon, et son regard se perdit à l'horizon. Dans sa tête, il imaginait la ville en proie aux flammes, les habitants décimés jusqu'au dernier, seul restant un tas de cendres et de ruines. Seul témoignage de l'existence du village. Seule trace de la cruauté de son père envers ceux qu'il considérait inférieurs.

Il ferma les yeux, soupira, et se tourna de nouveau vers son vieil ami.

« Comme d'habitude, je suivrai ton conseil. Mais mon cœur est lourd.

- Cela passera. Le temps apaisera votre conscience, et lorsque le jour se présentera, vous défierez votre Père. Et définirez les règles du Royaume selon votre désir. En espérant que le résultat final ne soit pas similaire... »

Le vieil homme se retira, laissant le Prince à ses pensées. Pouvait-il vraiment laisser cela se passer... ?


Encore, et encore. Toujours. Mes oreilles bourdonnaient du bruit des pioches. Les coups de fouets résonnaient, et je priais pour ne pas en être la cible, ma dernière blessure n'ayant pas même encore cicatrisée. Mes prières furent vaines. Le choc me jeta au sol, et je me tordais de douleur. Je sentais le sang couler le long du dos, et la précédente blessure se rappela à moi. Cette fois, je craquais, et pleurais, étendu sur le sol. C'en serait sans doute finit de moi.

"Kan'toon! s'écria une voix que j'avais déjà entendu. Je t'ai déjà dit de ne fouetter que les esclaves qui le méritent. Celui-là n'avait rien fait.

- Il avait fortement ralenti la cadence, se justifia l'homme.

- Un simple rappel à l'ordre suffit, dans ce cas. Ravales ta vile cruauté, ou tu auras à faire à moi !"

La voix claqua, sèche et sans appel. Le dénommé Kan'toon ne répondit plus. Il savait bien qu'il ne fallait pas provoquer le Prince Zuhle. Beaucoup de légendes circulaient sur ce dernier. Lorsqu'il passait sur les chantiers, il avait plus d'une fois calmé l'ardeur des soldats, et nous avait offert un léger répit plus qu'appréciable. C'avait été la source de toutes ces histoires – et si l'on pouvait les croire, il semblerait que le Prince soit bien plus humain que son Père. Personnellement, je n'y croyais pas. Je n'imaginais pas que l'on puisse, en étant le fils d'une telle personne, devenir autre chose qu'un tyran.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'il vint s'agenouiller près de moi, et m'aida à me relever.

Je le regardais, le regard plein d'incompréhension. Il releva ses longs cheveux noirs, qui avaient tendance à recouvrir ses yeux, et nos regards se croisèrent. Je ne savais pas quoi dire, lui non plus. Mais en dépit de moi, j'éprouvais soudain une certaine reconnaissance pour cette personne, et me demandait quel genre de personne il était.

« Ca ira pour aujourd'hui, me dit-il. Laissez-moi vous emmener jusqu'à votre cellule. Il vous faudra de l'énergie pour reprendre demain. »

Je prenais appui sur ses habits en soie, les couvrant de poussière sans qu'il n'y prête attention, et le guidait vers cette chose que je n'osais appeler « maison ». Un garde ouvrit la porte, et je me jetais sur le drap sale qui me faisait office de lit. Zuhle fronça les sourcils lorsqu'il aperçut les fleurs.

« Ces fleurs ne sont pas sauvages, me dit-il. Par quel miracle sont-elles ici ? »

Hésitant, je lui parlais de mon jeune compagnon, et de son histoire. Lorsque je terminais, le regard du Prince resta un moment posé sur les fleurs.

« Jolie histoire. Puisse ce jour venir, où cet enfant verra un monde couvert de fleurs. Puisse ce jour venir... »

Sans plus me regarder, il se détourna et s'en alla.


Les deux jours suivant, le Prince fut très présent sur le site. Peut-être à cause du rendement qui baissait sensiblement, en dépit des efforts fournis par les esclaves ?

Plusieurs fois, il passa près de notre cellule, et il vint même une fois regarder dormir mon jeune et innocent compagnon, chose que remarqua un garde.

Le lendemain soir, le soldat qui nous apporta à manger nous jeta un regard mauvais.

« Alors, vous vous croyez malins parce que le Prince est venu vous parler ? lâcha-t-il avec un rictus déplaisant. Mais il n'a pas d'autorité ici. C'est nous, les chefs, ici. »

Il ouvrit la cellule, et, sortant son épée, s'approcha des fleurs.

« Regardes ce que j'en fais, des tes fleurs ! De ton espoir ! Oubliez ces notions stupides, vous n'êtes que des chiens faits pour nous servir ! »

Il s'apprêtait à trancher les fleurs, mais le garçon se jeta par dessus pour les couvrir de son corps.

« Laissez mes fleurs ! C'est l'espoir de tout le monde ! Laissez mes fleurs ! hurla-t-il frénétiquement. »

Je n'osais réagir. J'avais honte de moi-même. Mais c'est comme ça que les esclavagistes prenaient le contrôle sur nous : ils nous faisaient vivre dans la peur. La soumission. La terreur individuelle empêchait la rébellion collective, et ils en jouaient.

J'en étais conscient, et je n'osais pourtant pas m'opposer. Je me détestais. Mais j'avais encore le vague espoir de revoir un jour ma famille. Je ne pouvais pas encore me sacrifier pour sauver cet enfant.

Le garde leva son épée. Mon cœur se serra, et j'essayais de ne pas voir. Mais je ne pouvais pas. Le coup tomba. Le sang gicla, m'éclaboussant au passage. Je vis la tête de mon petit ami s'écarter de son corps, une expression de stupeur figée à jamais sur son visage. Le rictus malsain du garde s'élargit, puis il donna un coup dans le cadavre du garçon avant de s'éloigner.


Je ne sais pas combien de temps passa, jusqu'à ce que le Prince Zuhle arrive. Mais sans doute peu, car personne n'était venu encore débarrasser le corps. Le Prince arriva devant moi, et au travers de mon regard hagard et de mes larmes, je le vis. Je vis son expression se déformer de haine et de dégoût. Il me demanda de lui indiquer qui avait perpétré ce meurtre. Je lui indiquais. Je sentis une énergie grandir autour de nous. Une énergie au travers de laquelle une colère incommensurable s'écoulait. Le vent commença à souffler, ou du moins, la poussière volait autour de nous. Le Prince exécuta un rapide mouvement, et un éclair s'abattit sur le soldat, le tuant sur le coup. L'énergie libérée par le choc fit s'écrouler les murs de plusieurs cellules et projeta de nombreuses personnes au sol. Ma prison était ouverte, d'autres à côté également. Perdant toute notion de la réalité, je hurlais et sortait de ma cellule, volant l'épée d'un garde sonné et le transperçant de la lame. J'hurlais un appel aux armes. Le début de la rébellion avait commencé.

Je ne garde pas de souvenir précis de ce qu'il s'est alors passé. Le bruit du métal résonnait, les cris retentissaient, et mes mémoires ne sont qu'un gigantesque flou artistique, sur ce qu'il s'est réellement passé pendant cette soirée. L'énergie magique du Prince fut rapidement rejointe par celle du Roi-Mage, et un conflit ouvert éclata entre eux. Pendant de nombreuses minutes, d'innombrables explosions retentirent tout autour de nous. Des éclats de bâtiments fusaient dans tous les sens. C'était le chaos. Ma prison s'effondra derrière moi, enterrant mon jeune ami et ses fleurs.

Lorsque je reprenais mes esprits, nous étions libres. Nous avions payés le prix fort, mais notre ardeur, et l'aide du Prince, étaient venues à bout de l'oppression.

Nous étions libres.


Elle posa ses mains autour de ma taille, son regard mélancolique fixant le champ de fleurs dans lequel reposaient les gravats. Chaque année, nous revenions sur ces ruines, vestige de cette journée où nous nous étions battus pour notre liberté. Je n'ai jamais retrouvé ma famille. Je n'ai jamais eu le courage de confirmer qu'ils étaient morts. Mais le hasard m'a amené sur le chemin de cette femme magnifique. La mère de cet enfant, qui a su émouvoir le cœur du Prince.

Comme un signe du destin, d'un miracle venu réchauffer nos cœurs, les fleurs avaient prospérées, et aujourd'hui, à l'aide des efforts de chacun, un magnifique champ couvrait les environs, réchauffant les cœurs des gens de notre région. La vie n'était pas parfaite, mais l'espoir était revenu dans nos cœurs meurtris par ce conflit. Et le Prince Zuhle nous protégeait. Puisse sa descendance future reconnaître la chaleur de ces fleurs, et être aussi humaine qui lui. Nous serions ainsi protégés, et pourrions vivre en paix. Enfin, l'avenir nous le dira.

Mais l'espoir, je devrais même dire l'Espoir, était plus présent que jamais dans nos cœur. Et c'était le plus important.

Adieu, mon jeune ami. Merci pour tout, encore. Nous ne t'oublierons jamais.