Joutes de l'imaginaire
Un monde de rêves
Comme tant d'autres nuits, mes rêves étaient imprégnés de mes lectures du soir. Je me cachai derrière un arbre, et réfléchissais au meilleur moyen d'éliminer mes ennemis. Les balles fusaient autour de moi, mais je me sentais serein. Ces idiots utilisaient des armes à feu. Des armes à feu ! Quelle blague. Espéraient-ils vraiment me vaincre avec ces jouets futiles ?
D'un bond, aidé d'un soupçon de magie, je m'élançai vers les plus hautes branches. Je recherchai dans ma besace certains ingrédients. Mais je réalisai qu'elle était vide. Pas grave. En me concentrant suffisamment, j'arriverais sûrement quand même à leur lancer une boule de feu. Je rassemblai toute mon énergie, essayant de la focaliser dans ma main droite, qui tremblait sous l'effort. Tout mon corps était tendu, et je sentais la sueur perler sur mon front et dans mon dos. Mes vêtements collaient - c'était très désagréable - et je comprenais maintenant pourquoi les magiciens portaient toujours d'amples habits.
Je tendis mon bras, visant sans effort le groupe d'elfes noirs qui me poursuivaient. Je notais que quelque chose clochait – n'étais-je pas poursuivi par des gangsters ?
Quoi qu'il en soit, ils m'étaient tout aussi hostiles, et il était temps d'en finir. Je relâchai l'énergie accumulée dans mon bras. Rien ne se passa. Je restai là, le bras tendu, un vague sentiment de ridicule, alors que le regard des elfes se posait sur moi.
Je pestai, et j'en voulus très fortement à cette part de moi-même, celle-là qui jusqu'à dans mes rêves, me soufflait qu'il n'était pas possible de lancer des boules de feu. Alors que le réel s'immisçait dans l'imaginaire, je n'étais plus le personnage principal ; je devenais spectateur de cette copie de moi-même, qui me jeta un regard lourd de reproches.
Une volée de flèches emplit les airs, deux d'entre elles se logeant dans les bras et jambes de mon double. Grimaçant, il les retira et les rangea dans son sac. Esquivant une nouvelle volée de flèches, il perdit l'équilibre, et je le vis tomber de l'arbre, dans une chute qui semblait ne jamais devoir se terminer. Il hurlait...
… Et je me réveillai en sursaut, la bouche ouverte sur un cri silencieux. Mon cœur battait à toute vitesse, et un mélange de soulagement et de frustration monta en moi. J'aimerais tellement être un sorcier...
Mais je n'en étais – et n'en serais – jamais un. Par contre, une longue journée m'attendait, et j'espérais avoir encore quelques heures pour dormir. Je pris mon téléphone, regrettant de ne pas avoir d'horloge – la luminosité de l'appareil allait complètement me réveiller.
J'appuyai sur le bouton, et détournai le regard, pour ne pas être ébloui... remarquant pour la première fois une silhouette étendue sur le sol, au pied du lit.
Un cri m'échappe, alors que je me lève en toute hâte, prêt à fuir. La silhouette remue légèrement, et lâche un gémissement. Je le regarde. Stupeur. Je ferme les yeux. Je les ouvre à nouveau. Rien n'a changé. Je les referme, je les frotte. On sait jamais.
Pas besoin de les ouvrir. Je le sais, je le sens. Cette personne est toujours là. Lui, ou je, enfin, je ne sais pas trop... « ça » sera toujours là.
Je m'approche, le secoue. Il ouvre les yeux.
Un cri lui échappe. Il se lève en toute hâte, prêt à fuir. Il ferme les yeux, les rouvre, les referme, et les frotte à nouveau. Je comprends sa réaction. On se regarde un long moment. On hésite à parler ; qui va briser le silence ?
J'ouvre la bouche, lui aussi. Finalement, il prend les devant.
« Euh... en fait, c'est toi, moi ? »
Cette amorce ridicule, et grammaticalement bancale, me fait éclater d'un rire nerveux. Et je savais que je ne l'aurais pas mieux formulée.
*toc*
Je m'assoie, il faut que j'accuse le coup.
« Bon, reprenons à zéro. Tu es... mon rêve ?
- Ouais. Tu sais, celui que t'as failli tuer parce qu'au dernier moment, tu t'es dit, « mais nan, les boules de feu, ça existe pas ! »? Enfin, pas que je t'en veuille. J'aurais fait la même chose à ta place...
*toc*
- Ok, ok. Désolé pour ça. Mais pour le coup, c'est pas très important, j'ai des soucis plus pressants... Du genre, QU'EST-CE QUE TU FAIS LA ET QU'EST-CE QU'IL SE PASSE ?!! »
Ca y est, je craquais. Certes, j'avais un fort attrait pour l'imaginaire et l'irrationnel. Mais tant qu'ils restaient dans les bouquins. Là, mon seuil de tolérance était déjà dépassé.
« Hey, calmes-toi ! J'aimerais bien comprendre moi-même, me répondit-il. C'est la première fois que ça arrive. On dirait que la frontière entre nos mondes est en train de se dissiper. Je ne... »
*toc*
Irrité par ce bruit, je me tournai vers la fenêtre, prêt à chasser l'oiseau qui venait m'importuner dans cet étrange moment. Aurais-je parlé cette langue, que j'en aurais perdu mon latin. Une petite flèche s'écrasa contre mon carreau.
*toc*
Je remarquai alors un petit ange volant, au travers du verre fissuré par les « attaques ». Il prit un nouveau projectile dans son carquois, et tira vers moi.
*toc*
La vitre était sur le point de céder.
« Et tu peux m'expliquer CA ?! » hurlai-je, proche de l'hystérie.
- Bah, c'est cupidon ? Sûrement que quelqu'un est en train de rêver de toi, ou quelque chose comme ça.
- Et tu dis ça comme si c'était normal ?! Est-ce que tu peux au moins trouver qui l'envoie ? »
Je vis mon double se concentrer, mais il hocha la tête négativement.
« Impossible, je n'arrive pas à tracer la source de ce rêve ! Mais j'ai la forte impression que si tu te fais toucher, tu tomberas fou amoureux de ladite personne. Ou peut-être que ça fera juste très mal. Dans tous les cas, on ferait mieux de partir, et vite ! »
Pendant un instant, je me demandai s'il ne savait vraiment pas qui envoyait le messager de l'Amour – peut-être qu'il bluffait par jalousie ? Puis je me rappelai que je ne savais pas mentir, et qu'il ne devrait donc pas en être capable non plus.
Soudain, je comprends l'urgence de la situation. Je me dépêche d'ouvrir la porte de mon appartement et m'élance dehors en courant, suivi de près par mon alter ego. Un bruit de verre brisé nous indique que la vitre ne nous protège plus. Je dévale les marches de l'escalier, il a moins de difficulté : d'un bond, il passe par dessus la barrière et se laisse flotter jusqu'en bas. Je le maudis, enviant ses pouvoirs, et redouble d'efforts, alors que le bruissement des ailes se rapproche. Dernière volée de marche, enfin. Je trébuche à moitié, mais parviens par miracle à ne pas m'étaler au sol. Je plonge au dernier moment, lorsque j'entends ma propre voix m'adjoindre de me jeter au sol, et sens une vague de chaleur passer près, trop près, de mon dos. Un cône de feu fond sur le petit cupidon, prit de court. La flèche qui se dirigeait vers moi se désintègre sous la chaleur, et le chérubin disparaît dans un « pop » sonore. Son arc tombe au sol.
« Mais ça va pas ?! T'as voulu te débarrasser de moi, c'est ça ? C'est passé à quelques centimètres !
- J'avais pas le choix ! T'allais te faire toucher ! C'est comme ça que tu me remercies ?! Ingrat...
- Bon, ok... merci, mais fais gaffe la prochaine fois. J'préfère encore être amoureux de je-sais-pas-qui que de finir en brochette humaine. »
Il ne m'écoutait plus et se dirigeait vers l'arc. Mon dieu, il était insupportable. Le pire, c'est que j'aurais réagi pareil, réalisai-je. Etais-je vraiment comme ça, en fait ?
Alors qu'il prenait l'arme, celle-ci grandit pour s'adapter à sa taille. Cela ne sembla pas le surprendre plus que ça. En revanche, son expression changea lorsqu'il remarqua un symbole gravé dans le bois.
« Nom de dieu ! C'est un vrai modèle d'Olympus Feuillargent ! C'est un vrai trésor ! »
Je le regardai s'enthousiasmer tout seul sur sa trouvaille. Quand tout ça serait fini, il faudrait sérieusement que je me remette en question. Mais ça serait pour plus tard, car je recevais à cet instant un SMS, qui interrompit le cours de mes pensées et me laissa extrêmement perplexe : « Dès que tu le pourras, voles du sable noir, ou tu resteras coincé ici ! Tu comprendras en temps voulu ! ». L'émetteur était... moi-même ? Cette journée n'aurait de cesse de m'étonner.
Je levai les yeux au ciel, et hésitai presque à retourner me coucher. Peut-être que lorsque je me réveillerais, tout serait redevenu normal ? Je me pinçai. Fort, au cas où. Je grimaçai de douleur, et en concluais que j'étais bien réveillé. Mais là encore, mes pensées furent court-circuitées.
« Han, mais qu'est-ce que tu fais dehors dans ces habits-là ? T'as l'air trop cool comme ça !»
Je reconnaîtrais cette voix entre toutes. Elle, c'est Lucie. J'aurais facilement pu croire qu'elle aussi, était issue de mes rêves - mais contrairement à mon double, elle est bien réelle. On est amis à la fac. Enfin, quand je dis ça... j'essaie de vous faire croire que je fais des études, mais en fait, je suis juste le type du resto U, alors qu'elle fait des études d'astrophysique. Et quand je dis « amis »... je crois qu'elle m'aime bien parce que je lui passe souvent des desserts gratuits. Quoi, me regardez pas comme ça, je fais avec les moyens du bord. Damn, faut que j'apprenne à mentir, je me mets pas en valeur à vos yeux là.
Bref. Où en étais-je ? Ah, oui. Je me demandai ce qu'elle pouvait bien vouloir dire, et réalisai soudain avec horreur que dans la précipitation, j'étais sorti en pyjama.
Le rouge me montait aux joues, et je ne savais plus où me mettre. Mais... elle trouvait ça cool ?
« Enfin, c'est pas la chose la plus bizarre que j'ai vu aujourd'hui, ajouta-t-elle. Je sais pas ce qu'il se passe, mais on dirait que le monde est devenu fou... » dit-elle en me passant devant, sans même me jeter un regard.
Elle s'approcha de mon double, et je le vis me lancer un regard gêné. Je le hais, je le hais, je le hais. Quoi que, s'il peut marquer quelques points pour moi, je pourrais peut-être lui pardonner. Je ne savais pas quoi faire dans cette situation, et mon doppelgänger, que je décidai de nommer Rêve, décida pour moi.
« Je... Oui, tu vas trouver ça fou, mais j'ai l'impression que les rêves des gens deviennent réalité...
Je me raclai la gorge. Il comprit.
- Hmm, Lucie, je te présente mon jumeau, euh...
- Thomas, improvisai-je.
- … Thomas, donc. Il est de passage en ville, et dormait chez moi. Et, hmm, on vient d'avoir un petit problème qui nous a obligé à quitter l'appart' précipitamment...
- D'où le pyjama... commenta-t-elle avec un petit sourire en coin. Mignons, les petits canards. »
Là, je lui en veux. Je serais bien passé sur ce détail, mais elle a décidé de détruire le peu de crédibilité qu'il me restait.
Malgré tout, je lui pardonnai tout aussi vite. Nos regards se croisèrent, et, me perdant dans ses jolis yeux verts, je sentis qu'elle était plus amusée que moqueuse. Enfin. Je n'avais jamais été un interprète très fiable, lorsqu'il s'agissait des sentiments de la gente féminine, et j'espérai ne pas me tromper.
- Vous y croyez vraiment, à cette histoire de rêves ? demanda-t-elle, un soupçon d'inquiétude dans sa voix.
- Vu ce qui nous est arrivé, j'en suis certain, répondit mon double.
Nerveuse, Lucie se mit à se ronger les ongles.
- Nan, parce qu'en fait, j'ai fait un rêve bizarre. Rigoles pas, hein, mais mon frigo était devenu une machine à remonter le temps... et je l'ai utilisé pour faire un saut de quelques 65 millions d'années en arrière. Hier soir, j'étais au ciné, voir ce film qu'ils ont ressortis pour ses 20 ans, tu sais, J... »
Sa phrase s'interrompit sur un cri, et elle se jeta dans les bras de mon double. Je me retournai, prêt au pire. C'était pire encore. Même ma plus folle imagination n'aurait su me préparer à ça. Un tyrannosaure, et six vélociraptors. Ils portaient tous des casquettes, certaines à l'endroit, certaines à l'envers. Deux d'entre eux portaient un jean, bien bas, rendant leur... caleçon..., si je puis dire, visible. Au cou de certains pendait une chaîne en or, et le plus petit d'entre eux passait un couteau-papillon de l'une à l'autre de ses petites mains.
Leur chef eut un sourire mauvais, révélant...
Je regardais Lucie, incrédule. C'était vraiment SON imagination ?
Un T-Rex avec une dent en or ? Portant une veste dont l'icône du crocodile avait été remplacé par un dinosaure ? Je repensai à tous mes préjugés sur cette fille, que j'imaginai passer son temps à travailler, écrivant des pages et des pages de formules, dans un monde loin du mien. Cette image s'effrita, doucement remplacée par celle d'une fille qui rêvait de dinosaures aux dents en or, et qui aimait les pyjamas à canards. Pour la première fois, je reprenais espoir. Peut-être que nous n'étions pas si différents, finalement. Quoi que, me disais-je en reportant mon attention sur les nouveaux arrivants.
« Hey, elle est mignonne, la meuf, là, commença le chef. Tu veux pas, genre, v'nir passer un moment avec nous ? »
Lucie était paralysée par la peur, mon double par notre amie au creux de ses bras. Ces deux-là mériteraient bien que je m'éclipse, tiens. Gérez ça tout seul, moi je pars ailleurs faire une crise de jalousie.
Je regrettai profondément de ne pas être ce type de personne.
« Oh, on t'parle. Et qu'est-ce t'as, toi ? dit-il en tournant sa tête vers moi. D'où tu me regardes comme ça ?
- Han, comment il fait pitié! Mates, il est en pyjama, le bouffon !
- Quoi, vous vous prenez pour des chauds parce que vous êtes un groupe de dinosaures ? Moi vivant, vous toucherez pas à Lucie, lançai-je, mû par un courage dont j'ignorais jusqu'alors l'existence ».
Ou, peut-être, par la frustration accumulée à cause de ce maudit pyjama.
Je réalisai à quel point ma « menace » était creuse, et me disais que j'aurais peut-être mieux fait de me taire. Les raptors nous encerclèrent, et le t-rex s'approcha de moi.
Sa tête n'était plus qu'à quelques centimètres ; j'étais hypnotisé par ses dents, qui devaient faire la taille de mon avant-bras. Je repensai à tout ce que j'avais entendu sur ces dinosaures, sur leur rapidité, en particulier, et j'en vins à une conclusion.
Désolé pour la vulgarité, mais on était dans la merde.
« Vas-y, en fait j'vais vous bouffer, j'ai trop faim là. »
Je reculai d'un pas, et priai tout ce qui aurait bien pu vouloir m'écouter à ce moment-là. Je ne remarquai pas mon double psalmodier une incantation – et sentis à peine la main de Lucie prendre la mienne. Alors que la féroce mâchoire de la bête s'approchait de moi, je me sentis compressé et déchiré de l'intérieur, puis propulsé vers... partout ? C'est impossible à décrire, alors je vais laisser votre imagination libre sur ce coup-là. Dans tous les cas, mon intuition me disait que j'étais en train d'être téléporté. Nous étions sauvés. Enfin, qui sait ?
Je touchai et vérifiai chacun de mes membres, histoire d'être sûr qu'ils soient tous bien là où ils devaient être. J'étais pris d'une forte nausée, et la pâleur de Lucie me laissait deviner qu'elle souffrait autant du voyage que moi. Seul Rêve semblait indifférent à cette horrible sensation.
Je ne vous souhaite pas d'expérimenter un jour la téléportation. J'en venais même à me demander si j'étais toujours moi-même – qu'en saurais-je si mes souvenirs ou ma personnalité avaient été altérés pendant le voyage ? Dans tous les cas, sans moyen de vérifier, cela ne servait à rien d'épiloguer sur ce sujet.
En revanche, je pense qu'il est nécessaire de décrire l'endroit dans lequel nous étions. La couleur du ciel était étrange. Elle changeait continuellement, passant d'une couleur de l'arc-en-ciel à une autre. Elle n'avait pourtant pas d'incidence sur le paysage - tout avait ici une légère teinte rosée, qui m'évoquait un coucher de soleil.
En parlant de soleil. Lorsque je le regardais, il ne m'éblouissait pas. Et il se déplaçait aléatoirement, suivant une course dont lui seul comprenait la signification. Il y avait une lune, également. Elle portait des lunettes de soleil, et semblait quelque peu énervée. Je sais, c'est une description assez étrange, mais je ne peux que vous décrire mes impressions, et cet endroit les rend quelque peu confuses.
Tout ça me menait à une question.
« Euh... On est où là ? »
Avant même que mon double ne puisse réagir, un papillon qui virevoltait autour de moi entreprit de me répondre.
« T'es au pays des rêves, crétin ! Comment t'as fait pour pas le reconnaître ? Est-ce que tous les humains sont aussi bêtes ? Tu m'étonnes que notre monde soit aussi tordu, avec des gens comme vous qui le façonnent... »
Le papillon continua sa course, grommelant bien d'autres choses qui n'arrivèrent pas jusqu'à mes oreilles. Je restai là, les bras ballants, incertain de ce qui me choquait le plus dans la scène. Le fait de m'être fait sermonner par un papillon ? Ou bien d'être dans le monde des rêves ?
A bien y réfléchir, je n'étais plus à ça près, au vu des événements de cette journée.
« Bon, on fait quoi maintenant ? demanda Lucie.
- Il faudrait trouver plus d'informations, répondit Rêve. Comprendre ce qu'il se passe exactement.
- Ok, mais on fait ça comment ? »
Je réalisai alors que j'avais hurlé cette phrase. Je respirai un grand coup, et m'excusai. Il fallait que je me calme.
« Y'a pas une taverne, ou un truc comme ça ? proposa notre amie.
- C'est super cliché, répondais-je. Ça m'étonnerait fortement qu'on y trouve quoi que ce soit.
- Non, en fait, c'est une super idée, commenta Rêve. Il faut que vous compreniez une chose. Notre univers a un lien étroit avec le vôtre, et il est en grande partie façonné par l'esprit des humains. Il est peuplé d'essences, et ces essences sont influencées par vos rêves – tout comme, dans une certaine mesure, ces lieux. Ce qui, pour vous, est cliché, est connu et accepté par beaucoup d'humains. Autrement dit, il y a de fortes chances pour que la logique de ce monde y réponde. »
Je ne pouvais nier une certaine forme de sens à ce raisonnement. Mais seulement une certaine forme. J'abandonnai, et décidai de les suivre.
Je ne sais trop comment il faisait pour s'y repérer, mais notre compagnon avait l'air de savoir où il allait. C'était le principal, j'imagine. Le plus étrange, c'est que j'avais le sentiment de ne pas bouger, et pourtant, je sentais que nous nous déplacions. Le monde des rêves était vraiment étrange ; avec ses règles bien à lui. Elles m'étaient pourtant familières, et me rappelaient quelque part chacune des nuits que j'avais passée au cours de ma vie. Nous marchions en silence, absorbés dans la découverte de ces paysages oniriques – et je parle bien là du sens premier du mot ; car en dépit de leur originalité, je m'en étais vite lassé. J'en étais plutôt déçu. Dans tous les cas, je ne les aurais pas qualifiés de « paysage de rêve ». Paradoxe quand tu nous tiens.
« Chris ? commença Lucie en se tournant vers moi.
- Hmm ?
- Non... rien, dit-elle, marquant une pause. Mais je trouve les canards vraiment trop mimis. »
Je fronçai les sourcils, perplexe. Je ne voyais pas vraiment où elle voulait en venir. Ok, elle me consolait à propos de mon pyjama, et... ?
Soudain, je compris. Je me tournai brusquement vers elle, et la vit me faire un sourire en coin. Puis, elle me tendit sa main.
Elle avait deviné que j'étais « l'original », que Rêve n'était que le résultat d'un fantasme qui ne pouvait exister dans notre monde. Abasourdi, j'acceptai son invitation. Je sentais mon cœur s'accélérer alors que nos doigts s'entremêlaient. J'oubliai tout de notre environnement, et, pendant quelques instants, j'étais à la fois heureux, et très anxieux de gâcher ce moment.
« Tu sais, dit-elle, j'ai toujours cru que nous étions si différents. Quand je te voyais, au self, avec ton air cool et décontracté, à saluer tous ces gens et à blaguer avec eux, je t'imaginais dans un monde inaccessible... dans des soirées branchées, à boire avec des amis... Loin des contrées imaginaires et du monde tranquille que j'affectionne ! Et quand je passais en caisse, tu me faisais passer mon dessert sans payer, sans me dire un mot. J'avais l'impression que tu voulais que je disparaisse au plus vite... Mais quand je vois la façon dont tu t'imagines, ajouta-t-elle en regardant Rêve, quand je vois... tes canards, tout ça me donne l'impression que l'on a peut-être plus de points communs que je ne le pensais... »
Je partais d'un grand rire. Comment, tous les deux, avions-nous pu interpréter ces quelques minutes quotidiennes d'une manière si différente ?
Malheureusement, nous n'eûmes pas le temps d'aller plus loin dans cette discussion.
« Nous sommes arrivés, dit Rêve d'un ton sûrement un peu plus cassant qu'il ne l'aurait voulu. »
Il était jaloux, et je pouvais tout à fait le comprendre. Ceci étant, je cherchai à comprendre à quel moment nous avions pu rentrer dans la petite agglomération. C'est comme si, sans jamais l'apercevoir à l'horizon, nous étions passés de la route au cœur du village.
La place était très mignonne, et semblait cette fois plutôt ordinaire. Le sol était pavé de manière très inégale, et quelque peu chaotique – comme si de nombreux esprits s'étaient attelés à la construction de cet endroit, chacun y ajoutant sa touche personnelle. Ce qui, pensai-je, était en fait probablement le cas.
Une grande fontaine occupait le centre de l'espace. Elle aussi avait sa particularité. D'un côté, de l'eau se déversait d'un seau, tenu par un ange. Le liquide qui s'en échappait scintillait de mille feux sous la lumière du soleil. De l'autre, un flux rouge et jaune, évoquant de vives flammes, s'écoulait par la gueule grande ouverte d'un diable. Le mélange de ces deux eaux prenait alors une couleur dorée, et l'on aurait pu croire à un bassin de métal fondu.
En face de nous se trouvait une maison en bois, un peu plus grande que les autres. Un panneau la désignait comme « L'Auberge des Rêves ». Un vent léger faisait virevolter l'enseigne, avec un grincement digne des ambiances de westerns. Sentiment encore accru par la grande porte de saloon. Je soupirai devant ce manque d'originalité, et suivais mes compagnons à l'intérieur.
Il faisait sombre, et, de manière surprenante, les lieux étaient pratiquement vides. Un unique client buvait au bar, visiblement indifférent au fait que son interlocuteur soit... Hmm. Je ne pense pas que ce mot existe, mais vous comprendrez ce que je veux dire si je vous parle d'un Rhino-garou, n'est-ce pas ? Il se tenait debout et ressemblait de loin à un humain, mais sa peau était grise, et son visage orné de deux grosses cornes. Il était très, très grand, et sa musculature était imposante. Je me disais qu'il vaudrait mieux ne pas créer d'ennuis ici.
Ils s'interrompirent, et les petits yeux du patron se tournèrent vers nous.
« Tiens, des visiteurs, dit-il d'une voix très profonde. J'pensais pas qu'il restait encore des gens ici, à part Bart. J'vous sers quelque chose ? »
Mon regard se tournait vers le dénommé Bart – pendant un bref instant, j'avais espéré être en présence d'un célèbre personnage animé à la peau jaune, mais ce n'était qu'un banal vieil homme. Il me fit un petit signe de tête avant de retourner à sa boisson.
« Qu'est-ce que vous servez ? demanda Rêve.
- Bières en tous genres, sirops, jus, cocktails, alcools, demandez ce que vous voulez et vous l'aurez. Si vous savez pas quoi prendre, j'peux vous recommander la suggestion du Hasard.
- Euh... C'est quoi ?
- Comme la suggestion du jour, mais c'est le hasard qui tranche, pas l'chef. Vous voyez le fût, là-bas ? ajouta-t-il en montrant un petit tonneau, pas plus grand qu'une petite casserole. Chaque fois que j'en tire une boisson, il en sort quelque chose de différent.
- Et on paye comment ? demandai-je, pragmatique.
Il me regarda d'un air perplexe, et ajouta d'un ton condescendant.
- Voyons, mon ami, c'est l'pays des Rêves, ici. Pourquoi tu devrais payer ?
Je commençais à aimer cet endroit.
- Bien, alors je vais vous prendre la suggestion du Hasard.
- Mettez en trois, ajouta Lucie. »
Rêve s'apprêta à protester. Comment pouvait-elle décider pour lui ? Puis il réalisa qu'à la seconde où j'avais choisi, Lucie pouvait deviner qu'il ferait le même choix. Il fit une petite moue boudeuse.
Je regardai avec fascination la scène qui se déroulait sous mes yeux. Ce Rhino-garou, qui se déplaçait avec dextérité en dépit de son corps imposant. Ces grands verres, qu'il tenait avec délicatesse, et ce fût qui, à chaque fois, déversait un breuvage de couleur différente. Qui n'aurait jamais dû contenir de quoi remplir ne serait-ce que l'un de ces verres, mais qui n'eut aucun mal à en remplir trois.
« Oh oh oh. On dirait que la chance vous sourit. Voilà des breuvages qui ne sortent pas souvent ! Un Dragon Slayer pour monsieur, dit-il en tendant sa boisson à mon double. Un Dream Catcher pour madame, et un Duck Tales pour le monsieur en pyjama.
Je répondais d'un sourire crispé, bouillant intérieurement de rage, mais m'interdisant de la laisser s'exprimer. Je suis sûr qu'il l'avait fait exprès. Il venait d'inventer ce nom juste pour se moquer de ma tenue !
Mais il était sûrement capable de me tuer d'un simple coup de poing, et ça ne valait pas la peine réagir. Je ravalai ma fierté, et jurai devant tous les dieux que jamais plus je n'achèterais de tels vêtements.
Heureusement, les cocktails étaient divins, et j'oubliai vite cet affront. Je n'ai pas identifié le moindre ingrédient, mais le simple fait de le boire apaisait mon esprit, et, alors que le liquide descendait dans mon corps, je sentais une énergie nouvelle grandir en moi. Ma fatigue disparut. Un bref coup d'oeil à mes compagnons me permit de comprendre qu'il en allait de même pour eux.
« Bon alors, qu'est-ce que vous faîtes dans le coin ? demanda le barman.
- On venait pour trouver des informations. Histoire de comprendre pourquoi la frontière entre nos mondes est devenue si fragile. Mais on dirait qu'il n'y a personne qui pourrait nous aider, ici, répondais-je, déçu.
Bart se tourna vers moi.
- Moi, j'peux t'expliquer. C'est à cause de moi, qu'tout ça est arrivé.
J'échangeai un regard dubitatif avec mes compagnons. Il était sûrement saoul, et aurait probablement répondu ainsi à n'importe laquelle de nos questions. Mais nous décidions de lui laisser le bénéfice du doute.
- J'aurais dû me méfier. J'ai été bête. Naïf. Ashalak m'a promis de m'aider dans mon boulot, si j'lui filais des pièces de ma machine, alors bon, forcément...
- Bart, c'est un peu décousu là... l'interrompit le Rhino-garou.
Le vieil homme s'interrompit, et réfléchit un moment en se grattant le menton. Puis, il acquiesça et reprit.
- Ici, on m'appelle Bart, mais vous m'connaissez sûrement mieux sous le nom de « Marchand de Sable ». Pendant des millénaires, mon travail était facile, et amusant. Je jetais du sable comme un fou sur les gens, et ils s'endormaient. C'était ludique. Pis vous, les humains, v'z'avez continué à vous reproduire, à une vitesse folle. Du coup, j'passais nuit et jour à faire mon travail, et j'étais débordé. Les gens dormaient mal, les insomnies devinrent plus fréquentes. Heureusement, z'avez des génies, qu'ont rêvés de technologies fantastiques. J'ai récupéré leurs rêves, et j'm'en suis servi pour faire des machines pour m'aider dans ma tâche. J'suis super fier du Sablomatic. Grâce à lui, mon boulot red'venait acceptable. Mais vot' croissance est exponentielle, et avec le temps, même les nouvelles technologies parvenaient plus à enrayer les difficultés. C'est là qu'Ashalak, un Seigneur du Cauchemar, est arrivé, et m'a dit : « Bart, mon pauvre ami, que ta vie est dure. Je suis ému devant tant de malheurs. Je suis prêt à t'aider ; fournis moi tes dernières inventions, et j'utiliserais ma propre technologie pour les perfectionner et te faire un outil révolutionnaire. » Quand j'y r'pense, j'aurais dû me méfier... »
A peine... Un Seigneur du Cauchemar, quoi que signifie ce titre, se pointe, te demandes ta technologie, te sors quelques mots creux, et toi tu plonges dedans... Je décidai de me passer de commentaire, car ils auraient été acerbes et n'auraient en rien arrangés la situation.
« Il avait réussi à créer un sable noir, similaire au mien, mais qui permet aux essences de s'échapper d'leur créateur. Mais il était capable de l'utiliser qu'sur une personne à la fois, c'qui rendait son invention limitée. Combiné avec mon Sablomatic, par contre... Avant que j'comprenne quoi que ce soit, la plupart des rêves vagabondaient gaiement sur Terre. Et maintenant, c'est l'chaos, partout. Ashalak doit bien rire...
- Il nous suffirait donc de détruire cette machine, et tout rentrerait dans l'ordre ?
- Pas complètement. J'sais pas ce qui s'passe dans votre monde, là, mais ça doit être un sacré bazar. Imaginez, suffit que quelqu'un rêve d'un scénario catastrophe, et v'là qu'une météorite pourrait bien tomber sur la Terre ! Bref, détruire la machine empêcherait les drames futurs, mais pas ceux qui se sont produits.
- Mais alors, qu'est-ce qu'on peut faire?! »
Mon esprit explorait des centaines de possibilités, les éliminant les unes après les autres, incapable d'en déterminer une valable.
Bon, ça, c'est la description que j'en donne, parce que j'ai souvent vu faire ça. Pour être honnête, la vérité était plus proche de ça : « Mon esprit était vide, et je n'arrivais pas à trouver la moindre idée. Le blanc total ; après plusieurs minutes, j'en étais toujours au même point. ». Moins glorieux, tout de suite. Et après, on dit que l'honnêteté paie. Elle se paie ma tête, ouais, vu le nombre de secrets embarrassants qu'elle m'a fait vous révéler...
Heureusement, Lucie était là pour le boulot de réflexion.
« Si les rêves se réalisent... ne suffirait-il pas de rêver que rien de tout cela n'est jamais arrivé ?
- Plus facile à dire qu'à faire, répondais-je.
Et puis, on oublierait les moments qu'on a partagé, ajoutai-je dans ma tête. Ca serait quand même sacrément dommage.
- Vous pourriez aller voir au village de Choisy-le-Rève, suggéra le tenancier. J'ai entendu dire qu'il existe un vieux sage, là-bas. Si la rumeur dit vrai, il vous laisse choisir votre prochain rêve. Vous avez rien à perdre à tenter le coup.
Une fois de plus, je me demandai qui créait les noms ici, mais ils laissaient vraiment à désirer. Dans tous les cas, je commençai à trouver ce monde vraiment pratique. On pouvait y trouver à peu près tout ce dont on avait besoin.
Je ne pensais pas si bien dire.
- Si v's êtes pressés, vous pouvez prendre ma Rêvosphère, nous dit Bart. C'est c'que j'utilise pour passer d'lieux en lieux et j'ter mon sable. D'toute façon, j'suis en grève là. C'est sans doute mieux pour la Terre. Z'avez juste à imaginer votre destination, en t'nant c'te petite balle dans vot' main droite, et paf, vous y êtes. Génial, hein ? »
Nous le remerciions et, d'un commun accord, décidions de nous rendre instantanément à Choisy-le-Rève.
L'utilisation de la Rêvosphère, bien qu'en essence similaire à la magie de téléportation, était bien plus confortable. Ici, pas d'horrible sensation d'implosion – le décor avait simplement été instantanément remplacé par un autre.
De village, ce lieu n'avait que le nom. Il s'agissait en fait de trois maisons, et d'un petit temple. Une petite voix fluette nous accueillit alors que nous entrions dans celui-ci.
« Bienvenue dans le temple de Choisy-le-Rève, mes amis. Venez-vous en quête d'un songe précis ?
Cette fois, c'était une tortue. Pourquoi pas. Quelque part, cela m'importait peu, et j'avais arrêté de chercher à mettre un sens sur ce que je voyais ici.
- En effet. Comment devons-nous procéder ?
- C'est très simple. Installez-vous dans les Hamacs Magiques qui se trouvent derrière l'autel, et lorsque vous vous endormirez, suivez les instructions. Si vous voulez voyager ensembles, tenez-vous par la main et le premier qui s'endormira sera accompagné des deux autres. »
Nous nous exécutions sans plus attendre, impatients d'en finir avec cette histoire.
Je comprenais maintenant ce qu'il voulait dire par « suivez les instructions ». A peine endormi, un écran géant apparut, et me posa des questions afin de paramétrer mon rêve. Je rentrai les différentes données, sous le regard curieux de mes deux compagnons. Lorsque je validai le formulaire, une alarme se mit à sonner, et la luminosité diminua d'un coup. Nous fûmes violemment projeté dans une grande salle, pleine de tuyaux et de tapis roulants.
Une grande machine se trouvait juste à côté de nous, alimentée par un flux continu de matière noire. Sans aucun doute, la machine à rêve. Pourquoi étions-nous là ?
L'alarme s'arrêta. Et il apparut. J'aurais aimé que lui aussi, soit une tortue, ou un papillon, ou quelque petit animal sympathique. Ce n'était pas le cas.
Il était grand, très grand, et portait une imposante armure argentée, à la manière d'un chevalier d'antan. La différence, c'est qu'il semblait complètement à l'aise dedans. Comme s'il n'avait porté que de simples vêtements. Son visage était caché par un long heaume, fin, orné d'ailes. Il avait un certain style. Et fit monter d'un cran mon angoisse.
Je compris immédiatement à qui nous avions à faire.
« Vous croyiez peut-être qu'il allait être si facile de ruiner les fruits de mon travail ? nous demanda-t-il, d'une voix caverneuse.
J'avais une terrible envie de répondre, mais je sentais bien qu'il s'agissait d'une question rhétorique.
- Quel Seigneur des Ténèbres créerait un Artefact qui pourrait si facilement causer sa perte ? Vous pensiez vraiment que ma machine n'aurait pas de système de protection ?
- En fait, je pourrais en citer plusieurs dizaines, commençai-je, par réflexe.
Ses deux yeux rouges se fixèrent sur moi, et j'eus l'impression d'être comme transpercé par son regard. Une fois de plus, j'aurais peut-être mieux fait de me taire.
Je repensai aux règles de ce monde. J'avais peut-être une idée. Il fallait entamer une discussion. Les Méchants parlaient toujours trop. Lucie en était arrivée à la même conclusion.
- Pourquoi faîtes-vous cela ?
- Vous, misérables humains, ne pouvez pas comprendre ! commença-t-il en s'approchant de nous.
Je remarquai pour la première fois la grande épée qu'il portait à son flanc, et n'appréciais pas qu'il ait posé sa main sur le pommeau. Vraiment pas.
- Vous êtes vous déjà demandés ce que vous faîtes subir aux habitants de ce monde ? Un monde en changement permanent, un monde incohérent, un monde où vous forcez nos essences à prendre des formes ridicules, voire, parfois, à mourir. Quand vous rêvez que vous tombez dans un puits sans fond, ou que vous perdez toutes vos dents... avez-vous pensé au traumatisme que vous imposez à nos essences ? Avez-vous pensé à mes parents, à ma famille, qui ont été décimés par le rêve d'un humain... ?
Bingo. Un passé triste, un monde tragique, comprenez-moi, blablabla. Je commençai à reprendre espoir. Avec un peu de chance, d'ici peu, il nous révélerait son point faible.
Il se tut un moment, et s'approcha de mon double, puis de Lucie, tout en me scrutant. Il dut remarquer ma réaction, car un rire malsain s'éleva de sa gorge alors qu'il s'approchait d'elle. Il dégaina son arme avec une grande dextérité, puis enchaîna sur un estoc qui perça l'abdomen de mon amie. Celle-ci palpa son ventre, incrédule, puis s'effondra au sol.
« Lucie ! hurlions-nous à l'unisson.
- Vous croyez vraiment à ce genre d'histoire ? s'esclaffa-t-il. Je suis un Seigneur Cauchemar. Je ne vis que pour le chaos, et pour tourmenter les humains. Pourquoi aurais-je besoin d'une raison ? Vous voir dans le désespoir, vous voir dans un monde qui ne répond plus à aucune règle, vous voir souffrir lorsque votre amie est mortellement blessée – n'est-ce pas suffisant ? »
Je compris avec horreur à quel point nous nous étions fourvoyés. Tout n'était pas prévisible ici. Je sentis que Rêve était sur le point de bondir sur Ashalak, mais je le retins d'un bras. Il arrivait que la limite entre courage et témérité soit subtile. Ce n'était pas le cas cette fois. J'avais un peu honte, et la rage bouillait en moi, mais aller nous empaler sur son épée ne nous sortirait pas de cette situation. Au contraire, nos maigres chances de sauver notre amie seraient ruinées.
Mon regard fut attiré par le tapis roulant. Le message que j'avais reçu quelques heures plus tôt me revint à l'esprit. Sans trop savoir pourquoi, je demandai à Rêve de récupérer du Sable Noir dès qu'une ouverture se présenterait. Et réfléchissais frénétiquement à un plan d'action. Ashalak semblait prendre un certain plaisir à observer notre désespoir.
« Alors, qu'allez-vous faire ? Fuir, en laissant votre amie mourir ici ? M'attaquer, en sachant d'avance que vous n'y survivrez pas ? Vous laisser aller à la colère ? Surprenez-moi !
Ma mâchoire se contracta, et je respirai un grand coup. Je ne devais pas céder aux provocations. Mes yeux étaient rivés sur Lucie, et une seule pensée bouclait dans ma tête : si je ne faisais rien, elle allait mourir. Sa respiration était saccadée, et elle semblait en proie à d'atroces souffrances. L'un de ses bras couvrait sa blessure, et l'autre... je remarquais pour la première fois qu'elle faisait quelque chose.
- Si ce n'est pas nous, quelqu'un d'autre viendra te tuer ! lançai-je pour attirer l'attention du Seigneur.
Creux. Tellement creux, qu'il comprit instantanément mon intention. Il se tourna vers Lucie, et s'en approcha doucement. Il s'agenouilla, et lui prit un objet des mains. Son portable.
- C'est vilain d'essayer d'échanger des messages, les enfants. Alors, qu'est-ce que ça dit ? Oh! J'ai peur qu'elle ne commence à divaguer... la mort ne doit plus être très loin. « Frigo. Dinosaures. P't'être que tu... ». Je crois que j'ai interrompu le message avant qu'il ne prenne sens. Ca me désole. »
Mon cœur s'emballa alors que je comprenais où Lucie voulait en venir. T'es une génie, de penser à ça dans un tel moment ! C'était une solution du désespoir, et il n'y avait aucune garantie de succès. Mais ça valait le coup d'essayer. Nos regards se croisèrent. Je hochai la tête en signe d'assentiment.
« Maintenant, Rêve ! m'écriai-je soudainement. »
D'un bond, nous sautions sur le tapis roulant. Mon double remplissait frénétiquement sa besace de Sable Noir, pendant que je sortais la Rêvosphère. Avant qu'Ashalak ne puisse réagir, nous avions disparu.
Moins d'une seconde plus tard, nous arrivions chez Lucie. Je sais, vous allez me demander comment je savais où elle habitait... ? Je ne pense pas que vous souhaitiez vraiment le savoir.
Je me dépêchai de rentrer, Rêve sur mes talons, et restai indifférent aux cris indignés de celui que je supposai être son frère. Je cherchai frénétiquement la cuisine. Après quelques instants, nous trouvions le frigo. Je l'ouvrais, priant tous les dieux d'y trouver ce que je cherchais.
A l'intérieur se trouvait une petite console, où clignotaient plusieurs chiffres. Un petit texte se trouvait au-dessus. « Choisissez votre date de destination : ». Je tournai le bouton, validai, et rien ne se passa.
Ou presque. Les bruits s'étaient tus, et lorsque je regardai par la fenêtre, tout était calme. Comme n'importe quel autre jour. Entendant du bruit dans le salon, nous nous hâtions de sortir par la fenêtre.
« Bon, on fait quoi maintenant ? me demanda Rêve.
- On utilise la Rêvosphère, on prévient le Marchand de Sable pour qu'il ne donne pas le Sablomatic à Ashalak, et tout rentre dans l'ordre ? »
Il acquiesça. Je sortis le petit artefact, et en un instant, nous disparaissions.
Et nous heurtions violemment à un obstacle. Nous étions dans un espace étrange. Des serpentins de lumières virevoltaient tout autour de nous, et un grand mur transparent nous bloquait le chemin.
« Damn ! s'écria Rêve. La frontière entre les mondes n'est pas encore tombée, puisque la machine n'a pas encore été mise en marche ! »
Après un court instant de panique, je fus pris de vertige en réalisant ce qui se passait. Puis je partis d'un fou rire. Je me demandai combien de fois cette scène s'était produite avant d'en arriver à cette conclusion. Pour sûr, ce n'était pas la première fois.
Rêve comprit lui aussi, et eut un petit sourire en coin. Il puisa dans sa besace du Sable Noir, et en lança une poignée sur le mur. La frontière devint spongieuse et malléable. Nous pouvions traverser.
« Trop tard, nous répondit Bart. J'lui ai donné les plans du Sablomatic hier.
Voilà qui était embêtant.
- Mais s'il utilise vraiment la machine comme vous m'l'avez décrit... j'peux pas laisser faire ça. Donnez-moi une journée. Ca m'donne envie de créer quelque chose d'extraordinaire... ! »
Nous n'avions d'autre choix que d'obtempérer. Nous priions pour que la machine n'ait pas encore été mise en route d'ici là. En attendant, nous retournions consommer des Cocktails du Hasard, comptant sur les breuvages pour nous remplir d'énergie.
Nous étions prêts. Bart s'était surpassé, et nous avait offert une magnifique épée, baptisée Fulgur.
Elle était forgée à partir de son sable magique, qu'il avait transformé grâce à une technique bien à lui. Le matériau qui en résultait était extrêmement solide et tranchant.
D'un regard entendu, nous prenions la Rêvosphère, et décidions de retourner sur les lieux de notre défaite.
Des bruits de marteau résonnaient, mais s'interrompirent rapidement lorsqu'il s'aperçut de notre présence.
« A qui ais-je l'honneur?
- Ton pire cauchemar ! répondais-je, exalté.
J'avais toujours rêvé de dire ça. Et j'aimai beaucoup l'ironie de cette phrase, dans ce contexte précis.
- Consternant, se contenta-t-il de répondre. »
Il se redressa, et dégaina son épée. Je fus surpris de constater qu'il faisait ses travaux en armure, mais Ashalak semblait extrêmement prévoyant, et c'était probablement une explication suffisante.
Rêve dégaina Fulgur, et ils s'élancèrent tous les deux l'un vers l'autre. Je me sentais de trop. Lorsque leurs épées s'entrechoquèrent, une pluie d'étincelles illumina la scène. Ils frappaient l'un après l'autre, dans un mélange d'attaques, de feintes et de parades. Ils semblaient faire jeu égal, mais je me rendais compte que mon double s'essoufflait beaucoup plus vite. Damn, pourquoi était-il basé sur moi, même pour ce genre de détails ?
Je prenais mon courage à deux mains, et décidai de tenter quelque chose. Me faufilant derrière les ébauches de la machine, je contournai les deux adversaires et avançai à pas de loup, pour tenter de prendre Ashalak à revers. Pas que je puisse faire grand chose, mais si je pouvais le distraire juste un instant, cela suffirait peut-être à renverser le cours du combat.
Quelques pas encore... Ne te retournes pas, ne te retournes pas, ne te...
Il ne se retourna pas. Mais avant que je puisse réagir, il concentra toute son énergie dans son attaque, et Rêve, déjà fatigué, lâcha son arme sous l'impact. Celle-ci tomba au sol, et je me dépêchai de courir la récupérer. M'attirant ainsi les foudres du Cauchemar.
Là, je commençai à paniquer. Contrairement à mon double, la version héroïque de moi-même, je n'avais pas la moindre compétence à l'épée. Je faisais semblant de me mettre en garde, et déglutit. Fais quelque chose, Rêve. Vite !
*tonk*
Surprit par la flèche qui venait de frapper son heaume, Ashalak se retourna. Je voyais Rêve encocher un deuxième projectile.
Olympus Feuillargent ! L'arc de cupidon ! Et les flèches des elfes noirs ! Je louais le ciel et mon héros pour cette diversion. Je ne savais pas manier l'épée, mais si je frappais suffisamment fort, j'avais peut-être une chance d'atteindre un ennemi distrait.
Je bondis, réunissant toutes mes forces dans une unique attaque. Ashalak réalisa son erreur, mais il n'avait plus le temps de réagir. Fulgur trancha dans l'armure comme s'il ne s'était agit que d'une vulgaire chemise en coton, et le Cauchemar se désintégra, son essence détruite. L'armure vide tomba au sol. Ashalak était vaincu.
Je n'en revenais pas. Nous avions réussis. Je me laissai tomber au sol, vidé et soulagé, et restai étendu là un moment, euphorique.
Tout compte fait, je regrettais presque que tout ça soit fini. J'étais de retour à une vie monotone. Rêve m'avait raccompagné à la frontière entre les mondes, et avait utilisé le Sable Noir pour me renvoyer sur Terre. Il s'occuperait du reste, m'avait-il promis, et veillerait personnellement à ce qu'un tel incident ne se produise jamais plus.
Et j'étais là, perdu dans les souvenirs d'une histoire que personne ne croirait jamais. De retour à ma caisse de resto U.
Mais je compris que tout cela valait le coup, lorsque j'aperçus Lucie dans la queue. Dans cette nouvelle ligne de temps, elle n'avait jamais été blessée. Malheureusement, elle ne se souvenait pas non plus de moi.
Elle arriva à la caisse, et, me remémorant tout ce que j'avais appris sur elle, j'oubliai ma nervosité et me lançai.
« Dis-moi, Lucie. J'ai une histoire fascinante à te raconter, et je suis sûre que tu l'aimeras beaucoup. Ca te dirais d'aller boire un verre après les cours, que je te racontes ça ? »
Passé un court instant de surprise, elle hocha la tête, et me rendit le plus magnifique des sourires.
FIN