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Joutes du nouveau monde

Le retour de Kk'thun

~2 h 10 min de lecture

Sa Majesté Asun IX s'apprêtait à s'endormir, lorsqu'on frappa à sa porte. Celle-ci s'entrouvrit sur son fidèle conseiller.

« Vous m'aviez l'air agité et fatigué à la réunion de ce soir, commença ce dernier. Souhaiteriez-vous une boisson chaude avant de vous endormir ?

- Je t'en serais très reconnaissant. Ca ne me fera pas de mal. Ca se voyait à ce point ?

- Certainement, Votre Altesse. Donnez-moi un instant. Je vous prépare ça tout de suite. »

Pendant que le conseiller s'affairait, Asun repensait à la chance qu'il avait eu de rencontrer cet homme exceptionnel. Il excellait dans tout ce qu'il faisait, et il avait été un incroyable soutien dans cette période agitée que connaissait le Royaume.

Cela ferait très bientôt mille ans que ses ancêtres avaient vaincus la plus grande menace qu'ils aient jamais connus, celui qu'ils appelaient Kk'thun, un monstre redoutable échappé des Abysses. La légende voulait que la bête se réveille bientôt. Stupides superstitions, songea-t-il.

Néanmoins, ces mythes causaient une certaine agitation parmi la populace, et d'aucuns parlaient de fin du monde approchant.

Asun IX fut tiré de ses pensées lorsque son conseiller lui tendit son breuvage. Il le remercia, et le congédia, éreinté par sa longue journée.


Il se réveilla en sursaut, haletant et dégoulinant de sueur. L'image n'était que trop nette. Il voyait encore la bête plonger ses crocs dans les chairs des villageois en détresse. Il entendait les hurlements des victimes, voyait les giclées de sang éclabousser la gueule plein de bave du monstre. Et surtout, il pouvait encore visualiser ces deux yeux rouges se tourner vers « lui », avec un air de défi, et pouvait entendre cette voix dans sa tête.

« Descendant d'Asun le Premier, Toi qui a hérité du sang de mon ennemi. Toi qui a hérité de l'Armure et de la Lance. Je ne serai pas apaisé tant que je n'aurais pas pu me délecter de tes entrailles. Viens me trouver au plus vite. Ou il ne restera bientôt plus rien de ceux que tu as juré de protéger. »

Le Roi frissonna. Tout était trop net. Il avait le sentiment d'avoir réellement été en présence du démon. Ce ne pouvait pas être qu'un simple rêve.

« Eldric ! Est-ce que tu es là ?

Un instant plus tard, la porte s'ouvrit sur le conseiller.

- Votre Majesté ?

- Crois-tu... crois-tu à la légende de Kk'thun ?

- Voilà une étrange question. Il s'agit probablement d'une vieille superstition, répondit-il. Toutefois, les Artefacts légendaires forgés par votre ancêtre existent bien, n'est-ce pas ? Ont-ils servi à défaire le monstre... je n'en sais trop rien. Le démon doit-il revenir sur ces terres ? Allez savoir. Je ne suis qu'un humble conseiller, et je ne me sens pas à ma place pour répondre à ces questions. »

Asun réfléchit un long moment. L'Armure, et la Lance... Il les regarda, brillant sur leur piédestal, paraissant aussi neufs que s'ils avaient été forgé la veille. Dans tous les cas, il était bien impossible d'imaginer que ces équipements allaient fêter leur millième anniversaire.

Il sentait qu'il devait prendre une décision. Et, bien qu'il ne croyait pas au retour de Kk'thun, son rêve avait été trop réel pour qu'il l'ignore. Il se leva, et se dirigea vers son héritage. Il caressa doucement l'alliage unique dans lequel avaient été forgées ces pièces. Il s'en dégageait une douce tiédeur, agréable au toucher. Le Métal des Dieux.

De sa vie, il n'avait revêtit l'armure qu'une seule fois, lors de la Cérémonie de Transmission. Ces artefacts avaient pour particularité de ne pouvoir être utilisé que par leur propriétaire, ou les personnes obtenant son autorisation. Toute autre personne essayant de s'en servir subissait instantanément de sévères brûlures, et pouvait y laisser la vie dans certains cas extrêmes. Une fois par génération, le précédent porteur de l'Armure la cédait à son héritier.

Asun soupira. Il sentait qu'il n'avait pas d'autre choix. S'il s'agissait réellement d'un simple rêve, ses sujets seraient au moins rassurés de le voir voyager en portant les équipements légendaires. Et s'il s'agissait vraiment d'une communication magique... son devoir était de terrasser une nouvelle fois le démon.

« Préparez mon cheval.

Eldric sursauta, surprit par la demande.

- Votre Majesté ?

- Je pars pour les ruines de Sunnra. Cette nuit... j'ai fait un rêve étrange, et bien trop réaliste. Je pense qu'il ne s'agit que de ça – un rêve – mais je dois m'en assurer.

- Cela concerne-t-il les Mille Ans ?

Pour toute réponse, Asun hocha la tête.

- Votre Majesté, si je puis me permettre... Laissez-moi vous accompagner.

- C'est hors de question. C'est trop dangereux. Je serais en possession de l'Armure, et de la Lance, je serai bien protégé. Pas toi. Par ailleurs, qui prendrait les commandes sinon toi, pendant mon absence ?

Eldric resta imperturbable.

- Vous savez très bien que le Conseil est capable de gérer ce genre de situation, Votre Altesse. S'il devait vous arriver quelque chose, et que je n'étais pas là pour vous aider, je ne pourrais jamais me le pardonner. Je vous en prie.

Le Roi soupira, indécis. Il lut la détermination dans les yeux de son subalterne, et haussa les épaules.

- Prépares de quoi se nourrir, et deux chevaux. Nous partons dès que possible. »

Eldric s'inclina devant son Roi, et s'éloigna d'un pas rapide.


Ils traversèrent plusieurs villages au cours de leur expédition, et ils furent systématiquement accueillis sous les vivats. Comme l'avait imaginé le Roi, ses sujets voyaient d'un bon œil le fait qu'il patrouille le royaume, équipé de l'Armure. Après deux jours de voyage, alors qu'ils approchaient de leur destination, plusieurs villages étaient prêts à les recevoir. L'information se relayait très vite d'un village à l'autre, et c'était l'effet escompté – peut-être cela apaiserait-il le Royaume en ces temps d'inquiétudes.

Ce soir-là, ils n'étaient plus qu'à quelques kilomètres des ruines, lorsqu'ils établirent leur campement.

« Merci de m'accompagner, Eldric. Je souhaitais porter ce fardeau tout seul... Mais je dois le reconnaître, je suis terrifié. Cette Armure est-elle réellement invincible ? Si Kk'thun est réellement de retour, serais-je à la hauteur de mes ancêtres et pourrais-je le vaincre... ?

- Je ne peux que l'espérer, Votre Majesté. Je serais dans tous les cas à vos côtés, et ferais mon maximum, dit-il en serrant l'épée qu'il avait attaché à ses flancs. Cela remonte à bien longtemps... mais je n'étais pas des plus mauvais, l'épée à la main.

- Promets-moi de ne pas prendre de risque.

- Je vous le promets, Votre Majesté. Et maintenant, nous devrions dormir. Souhaiteriez-vous une boisson chaude, afin de vous apaiser avant l'épreuve qui nous attend demain ?

- Je t'en serais reconnaissant. Merci, Eldric. »

Peu après, le Roi s'assoupit. Son conseiller regarda les restes de la boisson, le regard perdu dans le vague. Il était confiant. Demain serait un jour sous le signe de la victoire. Incapable de dormir, il passa l'essentiel de la nuit à aiguiser son arme, jusqu'à ce que l'aube pointe à l'horizon...


Alors qu'ils approchaient des ruines, Asun sentait son cœur accélérer sous la pression. Il n'avait pas bien dormi, et ne se sentait pas au mieux de sa forme. C'était suffisamment rare pour être notable – sa famille possédait des conditions physiques exceptionnelles, et plus d'un de ses ancêtres avait survécu ainsi à des tentatives d'empoisonnement. Beaucoup pensaient qu'ils avaient été bénis par les Dieux, et que les équipements légendaires en étaient une preuve. Il ne savait qu'en penser, mais ne pouvait que l'espérer.

Ils arrivaient en vue du temple en ruine. Le Cimetière de Kk'thun. Le mythe voulait que le démon ait été défait en ces lieux-mêmes. Il n'y avait pas d'endroit plus adapté pour son retour.

Alors qu'ils approchaient, une odeur pestilentielle se fit de plus en plus intense. Des traces de sang étaient incrustées dans le sol, et le Roi remarqua des os restes humains. Il eut un haut le cœur et sa main se crispa sur la Lance.

Avec un grognement, une grande silhouette sortit des ombres et s'avança au milieu des colonnes brisées. La bête était au moins aussi haute qu'Asun, et plusieurs fois plus large. Le Roi fut hypnotisé par sa mâchoire, de laquelle dépassaient encore des restes de son dernier repas. L'animal griffa le sol, laissant un long sillon.

Une technique d'intimidation, hein ? songea le Roi. Je dois dire qu'elle fonctionne plutôt bien...

Il espéra une fois de plus que l'Armure était aussi solide que la légende permettait de le croire.

D'un coup, la bête banda ses muscles, et effectua un bond spectaculaire. Asun eut à peine le temps de réagir, et reçut un coup de patte sur le flanc. Il fut projeté plusieurs mètres en arrière. L'armure le protégea des griffes, mais il eut tout de même le souffle coupé par la violence de l'impact. Eldric, impuissant, partit se cacher derrière une colonne.

L'Héritier se reprit, et se releva rapidement. Il se sentait anormalement faible. Réfléchissant à toute vitesse, il décida de se rapprocher de son adversaire, estimant qu'il serait plus dur pour le monstre de combattre au corps à corps. Il s'élança vers son enemi – mais la bête bondit derrière lui, et lui porta un nouveau coup. Sous le choc, Eldric lâcha son arme, qui roula plusieurs mètres plus loin, et tomba au sol. Sans attendre, le monstre posa une lourde patte sur le Roi, l'empêchant de se relever. Elle le roua de coup de griffe et de morsures, mais comprit rapidement que l'Armure était imprenable. Asun vit son conseiller se rapprocher doucement de la Lance. Leurs regards se croisèrent, et ils se comprirent. Le Roi murmura l'incantation de Transmission, afin de permettre à son conseiller d'utiliser les équipements légendaires, et pria pour que cela ne lui soit pas fatal.

La bête ne prêta pas attention à ce nouvel ennemi, qui s'approchait doucement. Lorsqu'il fut vraiment près, Asun se demanda comment la bête n'avait pas pu percevoir sa présence. Lorsqu'il fut à un pas, Eldric se mit à caresser la bête, sous le regard horrifié du Roi.

« Ca a été difficile de trouver un poison qui vous affecte ne serait-ce qu'un peu, Votre Majesté. Mais je suis particulièrement fier de celui que je vous ai fait boire hier.

- Eldric... ? Que...

- Eldric ? Qui est-ce ? Mon nom est Kk'thun. J'ai attendu patiemment ce moment, recouvrant mes forces doucement, année après année. Attendant de trouver une faille parmi la descendance d'Asun. Quelqu'un qui me ferait confiance, et qui finirait par me léguer la seule Arme que je crains sur ces terres.

- C'est impossible... ! Je... »

D'un puissant coup, Kk'thun frappa le Roi avec la Lance. L'Armure céda sous la puissance de l'Arme, et le Roi fut transpercé. Il cracha du sang, et regarda celui en qui il avait placé sa confiance. La bête s'agenouilla, tendant la tête pour se faire caresser par son Maître.

« Enfin. Moi, le monstre aux milles hivers, me suis débarrassé de cet obstacle. Hommes, tremblez dans vos chaumières. Je serai bientôt là ! ».

FIN